Le juste prix d’un livre ?

Actualité oblige, je vous propose de nous arrêter quelques minutes et de réfléchir aux notions de coût, valeur et prix d’un livre et d’un ebook.

Le coût de fabrication

C’est le temps que l’auteur passe à le rédiger ainsi que le papier, l’encre qui font que ce texte devient un livre.

Le coût de diffusion

C’est le prix du carton, de l’essence et de toute la chaîne logistique.

Pour les ebook, on ne peut pas parler de logistique. Envoyer un ouvrage par mail est assez peu cher, faire un site web représente un coût non négligeable, mais faible en comparaison à la chaîne logistique de la distribution papier. Le coût devient nul si l’on utilise un système de distribution pair à pair où les différents lecteurs vont à leur tour distribuer l’ouvrage.

Le coût de promotion

Ce coût est pris en charge en partie par les libraires, mais aussi par les lecteurs qui recommanderont le livre autour d’eux. Ce sont ces personnes qui vont faire que la valeur d’usage est plus importante que le prix. Ce sont ces personnes qui vont donner de la valeur au livre.

La valeur d’usage

C’est le plaisir que l’on prend à lire le livre, éventuellement à en parler, à le prêter ou à le raconter. Elle dépend aussi de l’estime que l’on a pour l’auteur. Cette valeur est subjective et est différente pour chacun de nous. Elle dépend également de nos revenus car nous n’avons pas tous le même budget à y consacrer.

Le prix de vente

C’est une somme totalement arbitraire sensée couvrir les coûts et correspondre à la valeur d’usage. Si le prix de vente est supérieur à la valeur d’usage, le livre ne sera pas acheté.

L’ebook

Le livre électronique est un cas très particulier : ce qui est vendu est une licence de lecture : vous ne pouvez pas le prêter, ni le revendre, ni le donner… Je ne suis même pas sûr que vous pouvez le lire deux fois ! Comme on ne peut le prêter, sa valeur d’usage est également plus faible. Son prix de diffusion est proche du zéro à condition que l’on renonce à contrôler l’usage qui en est fait, et donc que l’on autorise la redistribution (prêt, don, revente).

Comment couvrir les coûts et rémunérer les auteurs ?

Solution 1 : Réduire les coûts, augmenter les lecteurs.

Prenez par exemple GKND. La réduction des coûts force à perdre le contrôle de la distribution, ainsi le livre est distribué librement à tous au format numérique pour lequel le coût de distribution est très faible. Les lecteurs ont la possibilité de faire un don en fonction de la valeur d’usage qu’ils estiment. En parallèle le livre est vendu sous forme papier, à un prix incluant les coûts matériels, mais pas nécessairement le temps de l’auteur.

Cette solution a l’avantage de faciliter la diffusion, ce qui est, en général,  la première volonté des auteurs : être lu.

Évidement l’auteur n’a aucune garantie qu’il rentrera dans ses frais.

Notez ici aussi que l’on ne peut pas parler de paiement mais uniquement de don, car la loi oblige à mettre un prix fixe aux livres. Il n’est donc pas possible de mettre un prix libre, qui correspondrait à la valeur d’usage, comme le fait Lionel Dricot alias ploum.

Solution 2 : Vendre avant d’écrire.

Prenez l’exemple commit strip. Les coûts sont identifiés à priori, et l’on demande aux futurs acheteurs de payer la somme à l’avance. Cela ne marche que si l’auteur a une valeur d’estime particulière ou que l’œuvre est attendue.

Cette solution a le mérite de permettre à l’auteur de venir à bout de tous les coûts, éventuellement d’adapter l’œuvre en fonction du budget. C’est la méthode la plus rémunératrice à court terme et la plus sûre. Cela permet aussi de segmenter le prix de vente et d’atteindre aussi bien les personnes qui ont une petite valeur d’estime que ceux qui en ont une très importante. En revanche, en l’absence de lecteurs potentiels et/ou de notoriété, le livre ne verra jamais le jour.

Solution 3 : Écrire sur commande.

C’est assez bête, mais dans la plupart des professions, les personnes sont payées au temps passé (j’écris du code informatique, je suis payé pour le temps que j’y passe). Pourquoi les auteurs échappent-ils à cette règle ? Demandez simplement à votre éditeur de vous payer une somme forfaitaire correspondant au temps que vous avez passé.

Solution 4 : Fixer le prix en fonction du coût du papier.

C’est la méthode historique : on considère le coût du papier et de l’encre, on ajoute le coût d’écriture indexé sur celui-ci : environs 5%.

Avantage : le livre continue à rapporter même très longtemps après la mort de l’auteur.

Inconvénient : s’il n’y a pas de vente, l’éditeur perd de l’argent. La rémunération de l’auteur est très faible car elle s’étale sur le temps. On ne peut adapter cette solution à la distribution numérique : on ne sait plus comment payer l’auteur car 5% d’une somme proche de zéro… ça ne fait pas grand chose.

Cette méthode nécessite également d’avoir le contrôle de la distribution, car il faut dénombrer les exemplaires vendus, ce qui interdit une distribution pair à pair et augmente donc le prix de diffusion numérique : plateforme centralisé, DRM…

Solution 5 : auto- éditer (à compte d’auteur)

L’auteur paye les coûts d’impression et assure lui-même la distribution.

Évidement cette méthode peut revenir très cher pour l’auteur, mais convient très bien à des petits tirages familiales. D’ailleurs des solutions en ligne permettent de faire cela simplement comme ILV edition.

Quel est l’avenir du livre ?

Vous aurez peut-être remarqué que les coûts de diffusion chutent grâce à deux éléments nouveaux du vingtième siècle :

  • les licences libres : l’œuvre pouvant être librement copiée, toute personne a l’autorisation de la dupliquer et de la redistribuer à son tour.
  • Internet : le réseau permet de transporter des textes sur des kilomètres à moindre coût.

Ainsi, les coûts de production et de distribution ont été considérablement réduits au siècle dernier. Le défis du vingt et unième siècle sera de réduire les coûts du travail d’écriture. Cela passera à mon avis par la décorrélation de la monnaie et du travail, par le revenu de base par exemple.

Grands et petits libraires

Une chose que j’ai à peine abordée est le coût de promotion, coût qui est assumé à titre professionnel par les libraires.

N’importe quel libraire de taille important pourra faire des économies sur la quantité. Ce n’est pas très grave, si ce n’est que cela lèse les petits qui se rattraperont sur les relations humaines qu’ils peuvent entretenir avec leurs clients.

Ce qui est plus gênant, c’est qu’ils vont aussi faire des économies pour d’autres raisons profondément injustes :

  • les impôts : n’importe quelle grosse entreprise peut payer un expert comptable pour bénéficier de niche ou délocaliser son activité. Un petit commerçant ne peut pas.
  • la main d’œuvre : grâce à la pression que le chômage exerce sur notre société, les grosses entreprises peuvent employer à des prix très réduits tout en donnant des conditions de travail déplorables. Un petit commerce ne peut pas.

S’il y a des domaines où il est possible d’agir, ce sont ces deux là, à un niveau européen au minimum. Beaucoup de solutions existent, mais là encore le revenu de base permettrait de faire avancer les choses : il permettrait aux salariés d’exiger de meilleurs conditions de travail et de meilleurs salaires et il permettrait également de simplifier le système fiscal, selon la manière dont il est mise en œuvre.

Publié par Nathanaël Martel

Développeur Web, défenseur de la culture libre et du revenu de base